C'est juste que la vie est trop dure pour moi qui suis trop doux.
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Savent-ils seulement que la plupart des gens meurent d'être exaucés dans leurs vœux ineptes de stabilité, de confort et de sécurité ?
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Jusqu'ici je n'avais pas compris que l'amour et la tolérance ne s'adressaient qu'aux bipolaires et électrosensibles blancs : je pensais que nous avions le coeur assez grand pour aimer tout le monde Mais non. Les migrants peuvent bien traverser le Sinaï et s'y faire torturer, être mis en esclavage se noyer en Méditerranée, mourir de froid dans un réacteur, se faire faucher par un train, happer par les flots tumultueux de la Roya : les sociétaires de Liberty House ne bougeront pas le petit doigt pour les secourir. Ils réservent leur sollicitude aux lapins, aux vaches, aux poulets, aux visons.
Je sais par expérience que quand les gens ont ce regard dans le vague et cet air préoccupé, ils se fichent pas mal de ce que vous pouvez leur dire ou leur répondre. Ils ont juste envie de parler d'eux-mêmes, de dérouler leur petit soliloque autocentré, et peu importe qu'on les écoute ou pas, on est là pour leur renvoyer ce qu'ils ont envie d'entendre, en un simulacre de conversation comme il s'en tient des millions chaque jour.
Omnia vincit amor, tu parles, c'est exactement l'inverse... L'amour est faible, facilement terrassé, aussi prompt à s'éteindre qu'à naître. La haine, en revanche, prospère d'un rien et ne meurt jamais. Elle est comme les blattes ou les méduses : coupez-lui la lumière, elle s'en fout; privez-la d'oxygène, elle siphonnera celui des autres ; tronçonnez-la, et cent autres haines naîtront d'un seul de ses morceaux.
J'essaie d'expliquer à ma petite amoureuse que le désir n'a jamais attendu la perfection d'un corps ni tenu à la beauté d'un visage.
Dans la même œuvre
En tout cas c'est comme ça avec les vieux, et ils ont bien raison de déserter le présent, qui n'a plus rien à offrir.
Ils sont vieux. J'arrive trop tard dans leur vie. Ils ne savent plus cacher leurs émotions, réguler leurs humeurs, tenir leur langue. J'arrive après la dissimulation, la pudeur, le self-control. Il leur reste les bonnes manières, mais c'est tout juste et sa condition que rien ne soit préalablement venu perturber la monotonie sécuritaire de leur emploi du temps.
L'un des grands avantages de la négligence parentale, c'est qu'elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d'un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d'un rien. A l'inverse, ceux qu'on aura élevés dans le sentiment trompeur qu'ils sont quelque chose multiplieront à l'infini les exigences affectives, s'offusqueront du moindre manquement et n'auront de cesse qu'ils ne vous pourrissent l'existence.
L'un des grands avantages de la négligence parentale, c'est qu'elle habitue les enfants à se tenir pour négligeables. Une fois adultes, ils auront pris le pli et seront d'un commerce aisé, faciles à satisfaire, contents d'un rien .
On croit que les gens sont avec nous mais ils n'y sont pas, ils se barricadent dans leur petit for intérieur ou alors ils batifolent dans leurs souvenirs, revenus aux temps heureux où ils étaient jeunes et aimables. En tout cas c'est comme ça avec les vieux, et ils ont bien raison de déserter le présent, qui n'a plus rien à leur offrir.